Quatre cents ans après la canonisation de sainte Françoise Romaine : Ceccolella, la sainte de la charité romaine.
(Article de Silvia Guidi dans L’Osservatore Romano des 26-27 mai 2008, page 4)
Françoise Romaine a été ’le précurseur’ de Mère Teresa de Calcutta. Et l’on peut dire la même chose de ses oblates : à la place du sari blanc bordé de bleu, elles portent un voile blanc sur une simple robe noire, mais le charisme est le même », explique Michelangelo-Marie Tiribilli, abbé de Mont-Olivet Majeur au cours des célébrations solennelles, au Capitule, du quatrième centenaire de la canonisation de l’Avocate de la Ville comme l’appellent ses concitoyens.
Précurseur de Mère Teresa en tous les sens : non seulement dans la charité concrète et dans l’engagement totale envers les plus faibles - ceux qui vont mourir, ceux qui viennent de naître ou sont encore à naître, les femmes, les malades, les plus pauvres, toutes choses considérées comme du temps perdu par la mentalité du monde, alors comme aujourd’hui ; mais aussi dans la difficulté à accepter les circonstances objectives de sa vocation. Epouse et mère malgré elle - elle rêvait du cloître, craignant que le mariage et les soucis domestiques ne lui laissent pas de temps pour Dieu - et contrainte de tenir le rôle de la parfaite maîtresse de maison comme épouse d’un riche marchand de bétail au centre d’un monde complexe de clientes et de rapports sociaux délicats, Cecolella Bussi épouse Ponziani se sent prise au piège dans une vie qui n’est pas la sienne. Premier combat, elle se rebelle, refuse le formalisme vide et les intrigues de pouvoir du milieu auquel l’ont attachée les noces très fortement voulues par ses parents Paolo Bussa de’ Leoni et Iacobella de’ Roffredeschi, elle souffre jusqu’à tomber gravement malade, puis elle accepte et obéit au mystérieux dessein de Dieu sur sa vie. Elle délaisse la clôture domestique et choisit de bien faire ce que les autres la contraignent à faire, s’accrochant à l’eucharistie quotidienne comme à son unique soutien, convaincue que seule l’infinie beauté de Dieu suffit et que c’est en Lui qu’elle trouvera la réponse à chacun de ses désirs comme à chacune de ses angoisses.
Son ’oui’ est douloureux mais total ; Françoise accepte de vivre non dans le monde dont elle avait rêvé depuis sa plus tendre enfance, mais en affrontant celui que la réalité place chaque jour devant ses yeux, qui va des circonstances les plus banales, comme le souci des affaires de sa maison entreprise, l’accueil des amis ou des alliés influents de son mari, jusqu’aux situations les plus dramatiques et déchirantes : ainsi assiste-t-elle dans leur agonie deux fils atteints de la peste et les accompagne-t-elle vers la rencontre définitive de l’Eternel, ainsi pourvoit-elle aux pénibles formalités de leur sépulture, ainsi aide-t-elle d’autres mères, épouses et filles à vivre la même terrible, incompréhensible douleur devant le visage de personnes chères défigurées par la maladie. Françoise met sa confiance en Dieu ; gardant son regard fixé sur Lui et son cœur attaché à Lui, il n’existe plus pour elle de circonstances importantes et d’autres négligeables, plus besoin de rien censurer, tout devient occasion précieuse de faire l’expérience du mystère de l’incarnation.
Dans le même temps, la jeune femme noble intolérante, la fillette indomptable qui refuse le mariage combiné imposé par ses parents devient la intus pacifica Francisco (Françoise pacifiée intérieurement) dont parlent ses biographes, qui transforme touts les passages obligés, les peines et les angoisses de sa vie en occasion de charité pour elle-même et pour les autres.
La richesse n’est plus perçue comme un obstacle à l’imitation de la pauvreté évangélique mais devient l’opportunité de répondre concrètement aux besoins de ses frères les hommes, humiliés par la faim, abrutis par la misère et épuisés par les incursions des troupes du roi de Naples, Ladislas d’Angio Durazzo qui, profitant de la faiblesse du pouvoir pontifical, cherche à exercer son propre pouvoir sur la Cité.
En 1378, la double élection d’Urbain VI et de l’antipape Clément VII avait ouvert la porte au Grand schisme : durant quarante ans, deux et jusqu’à trois papes se disputèrent le trône de Pierre. La blessure institutionnelle au sommet de la catholicité aura des conséquences religieuses - mais aussi politiques - dévastatrices pour l’Occident et pour Rome qui en est le centre symbolique. Les Ponziani payent un prix très élevé pour leur fidélité à l’Eglise et aux Orsini contre le roi Ladislas et les Colonna : Lorenzo, le mari de Françoise, est blessé si gravement qu’il restera infirme toute sa vie, son beau-frère Pauluzzo en exil, son fils Battista, encore enfant, est pris en otage.
La totale disponibilité de Françoise à la volonté de Dieu, accueillie en toute situation, même les plus dramatiques et douloureuses, sa volonté de ne pas se soustraire face aux aspects les plus durs et les plus cruels de la vie, la conduisent dans le même temps à élargir son rayon d’action de la maison Ponziani au quartier du Transtévère, jusqu’à atteindre les faubourgs les plus éloignés de sa ville. Tous les jours, elle parcourt les favelas de l’époque dans une carriole pour venir à la rencontre de ceux qui n’ont plus même la force de demander de l’aide, elle entre dans les masures les plus misérables pour soigner et consoler, apportant remèdes et espérance à domicile, accompagnée d’un groupe d’amies qui, comme elle, préfèrent investir leur argent et leur temps dans la charité plutôt que dans les fêtes, les bijoux et les étoffes précieuses. Durant les longes périodes de disette, Françoise et sa belle-sœur Vannozza distribuent gratuitement vin et blé à quiconque frappe à leur porte, nonobstant la désapprobation des proches, mais certaines de l’aide du Souverain de l’univers. Aide qui ne manquera jamais : quand les autres membres de la famille vont contrôler les provisions pour leur reprocher leur excessive générosité envers les pauvres, les tonneaux sont miraculeusement pleins et les entrepôts pleins de sacs de froment. Françoise est la sainte de l’attention, dans les soins prodigués à son mari, à ses enfants, aux amis et à cette famille élargie que devient pour elle toute la ville de Rome ; la vertu héroïque des saints s’exerce pour elle dans l’assistance à autrui et dans la tenace et joyeuse fidélité aux petits gestes du quotidien. Ce n’est pas un hasard si elle est célèbre pour son activité de sage-femme : aider une femme à enfanter implique attention, patience, signifie être prête à ne jamais laisser seule la parturiente durant le travail, jour et nuit, à la rassurer également quand surviennent des complications, à l’entourer d’amour et de protection. Françoise est toujours là où il y a besoin, indifférente à la fatigue, prompte à se charger de la douleur et de la peur de ceux qui sont devant elle, à résoudre même les situations les plus difficiles. Cela n’est pas une conquête immédiate, mais le fruit d’un travail sur soi, d’une ascèse constante. Au début de sa vie conjugale, elle cherche à se réfugier dans les pièces les plus solitaires du grand palais des Ponziani pour donner de la continuité, du temps et de l’espace à son dialogue avec Dieu, puis les années passant, elle comprend que la cellule n’a pas nécessairement à être un espace physiquement clos mais peut se trouver à l’intérieur du cœur, comme disait sainte Catherine en réponse à ceux qui l’accusaient de négliger la contemplation et de se laisser distraire par les incessants voyages que son intense activité politique rendait nécessaires.
Françoise devient même prophète, sans l’avoir cherché ni désiré, par obéissance, comme toujours dans tous les passages les plus importants de sa vie. Prophétesse de fait et presque malgré elle, comme Catherine et sainte Brigitte avant elle, parce qu’elle vit une époque de divisions, de guerres de pouvoir et de vengeance très violentes, une période historique confuse et déchirée où le peuple chrétien a besoin de figures de référence vers qui regarder. Françoise recoud les blessures, morales et matérielles de son peuple, tisse des alliances et jette de l’eau sur le feu des représailles. Son incessant labeur thérapeutique sur les âmes et les corps la pousse à devenir médecin et herboriste, cette fois encore presque malgré elle, pour cacher ses dons thaumaturgiques surnaturels derrière des bandages, des emplâtres et décoctions de plantes officinales. Elle fait tout pour ne pas attirer l’attention, cherche à éviter que les gens ne s’aperçoivent de la force ’extraordinaire’ qui sort de ses mains, mais la réputation de sa sainteté se répand de plus en plus. Et cela aussi parce que de plus en plus souvent, elle est visitée par des extases, des visions, des expériences mystiques qui la laissent comme morte des heures durant après s’être approchée de l’eucharistie. Elle n’a pas peur parce qu’elle sait ne pas être seule : elle sent à ses côtés la présence constante de son ange gardien, mais doit aussi affronter de rudes combats avec l’ange déchu, combats qui la laissent épuisée. La violence avec laquelle elle ressent dans son corps les blessures de la passion du Christ laisse stupéfaites même les compagnes qui la suivent chaque jour dans les « rondes de la charité » dans les faubourgs les plus perdus de Rome. « Croire en Dieu est facile, c’est autre chose, plus rare, de faire l’expérience de Dieu » explique Claudio Leonardi, l’un des plus grands spécialistes de la littérature et de la spiritualité médiévale, invité à parler de la sainteté de Françoise dans la ville où il a vécu pendant vingt ans. « Le mystique l’expérimente, et cherche à raconter ce qu’il a éprouvé. Mais les paroles sont inaptes à rendre le mystère de la fusion avec le divin, seules les images parviennent à rendre quelque chose de la richesse de ce qui a été perçu. Le saint éprouve une joie très intense, une félicité impossible à imaginer pour qui le regarde vivre dans le monde ’normal’, mais aussi des souffrances et désolations, des solitudes terribles. Le don de prophétie et l’aspect plus politique du charisme reçu sont l’autre face de la même médaille ; c’est l’intensité de la vie intérieure qui pousse à agir dans l’histoire. »
Françoise fréquente les bénédictins olivétains et leur demande conseils moraux et matériels puisqu’elle envisage de donner une maison à celles qui partagent sa vocation, lesquelles entre¬temps sont devenues de plus en plus nombreuses et de plus en plus assurées dans leur propos de consacrer toute leur vie au Christ. C’est la sollicitude pour ses sœurs, et non un projet abstrait, fruit de la réflexion, qui la poussera à fonder au cœur de la cité, à Tor de’ Specchi une communauté d’Oblates qui vivent la vocation à la virginité dans le monde, tout en se consacrant aux œuvres de charité et à l’assistance, mais avec une autonomie et une souplesse inconnues des anciennes fondations cloîtrées.
Le travail de raccommodage politique, religieux, moral et matériel de Françoise continue même et surtout - comme il arrive toujours chez les saints - postmortem ■ le 29 mai 1608, le pape romain Paul V Borghèse élève à l’honneur des autels Ceccolella dei Ponziani. La cérémonie à Saint-Pierre, solennelle et magnifique, veut souligner l’importance que l’on attribue à l’événement. Après une longue période de silence dans les canonisations, due à la controverse avec les protestants, Françoise est la première sainte italienne, la première femme depuis la canonisation de Catherine de Sienne en 1461, et dans l’absolu la première personnalité romaine à entrer dans l’histoire de la sainteté canonisée, dont paradoxalement la propre cité du pape était jusqu’alors restée exclue. C’est la preuve qu’auprès du Vicaire du Christ la créativité multiforme de l’Esprit Saint n’a jamais cessé de répandre foi, espérance et charité, même aux périodes historiques les plus sombres. « C’est justement en ces années que naît, réplique au lieu commun diffusé par la propagande protestante de Rome-Babylone, source de corruption, l’image très forte et presque repoussante de la Pitié romaine représentée comme une jeune et très belle dame qui allaite un vieillard sale et malade » explique Lucetta Scaraffia, professeur d’histoire contemporaine à l’université La Sapienza, illustrant les motifs profonds, symboliques et politiques, de l’iconographie baroque.
Quatre cents après, Rome célèbre à nouveau Ceccolella, Intus pacifica (...) sed extra leo ferocissimus (pacifiée intérieurement mais à l’extérieur un lion très féroce), comme la décrit Ianni Mattiotti, prêtre du Transtevere, son confesseur dans la dernière partie de sa vie, très douce avec ses malades, implacable pour démasquer le mensonge.
